Aux prémices du quatrième album de Requin Chagrin, Décollage, il y a une question que chaque artiste redoute, mais devant laquelle Marion Brunetto n’a pas reculé : comment se réinventer sans se trahir ? Donner de la place à des envies musicales plus lumineuses et new wave, avec ses nouveaux synthés et boîtes à rythme, tout en préservant son ADN bedroom pop, guitares reverbérées et garage ?
Sans aucune certitude quant au résultat, elle décide de faire confiance à son instinct qui lui hurle de quitter la ville. Partir. Bouger. Décoller.
La première étape se fait sur la route, avec toute sa vie artistique empilée dans le coffre : 5 synthés, 5 guitares, 2 basses, 1 batterie, et l’intégralité de sa collection de pédales, boîtes à rythme, casques et micros. Paris –> Ramatuelle en camion, 853 kilomètres par l’A6 et l’A8 (oui c’est important, Marion a la passion des chiffres incongrus : les numéros d’autoroutes, la hauteur des tours de Paris et sa banlieue, les codes d’immeubles), pour retrouver la sobriété de sa chambre d’ado, qu’elle transforme en studio éphémère.
Là, au milieu des instruments, elle se reconnecte à Requin Chagrin : elle compose, elle crée, elle se décourage, elle jette, elle recommence, elle dort. Elle dessine aussi, une passion qui ne l’a jamais quittée depuis l’époque où, jeune étudiante, elle débarquait à Paris avec le rêve d’apprendre l’art du dessin animé à l’École des Gobelins.
Après ce long travail en solitaire, le lâcher-prise arrive enfin : la musique, rien que la musique, pendant des mois.
Nicola Sirkis, leader d’Indochine et patron de KMS Disques, le label de Requin Chagrin, répond présent dans les moments de doute. Capable en un coup de fil de conforter Marion dans ses choix, de donner son avis sans donner de leçon, et de se projeter quand elle lui présente une maquette pas encore aboutie : une fluidité qui n’existe que quand les artistes parlent aux artistes.
Après Ramatuelle, le voyage de Requin Chagrin vers son album passe par trois autres lieux importants : dans le nord-est parisien, le petit appartement de Marion, éclairé par des bougies qui sentent les pierres d’église, un espace où la vie et la création ne font qu’une quand elle s’enregistre sur son tout premier magnéto 4 pistes cassette.
Et puis les studios mythiques Motorbass et Ferber, qu’elle décrit comme les terrains de jeu de ses rêves, forts de leurs légendes et d’une même console analogique SSL4000E pleine de vie et de craquements inimitables, donc indispensables…
Pour ce quatrième album de Requin Chagrin, on retrouve Marion Brunetto à tous les postes. Autrice, compositrice et interprète bien sûr, mais aussi derrière chaque instrument, et à la production-réalisation : elle est partout, dans toutes les chansons ! Pas pour des raisons d’égo, elle a réglé ces histoires-là dès ses premières années de batteuse-bonne-camarade au sein de groupes garage et punk.
Et elle encense volontiers ses collaborateurs : Antoine Poyeton, ingénieur du son, à la co-production et au mixage, et Simon Lancelot au mastering. Cette omniprésence, c’est juste une garantie de cohérence artistique. Au micro, à la batterie, à la console, c’est toujours la même sensibilité qui doit s’exprimer : la sienne. Telle est la recette de Requin Chagrin depuis sa naissance il y a 10 ans.
Réussir à sortir de sa tête et trouver une nouvelle façon de composer pour goûter à la joie pure de faire de la musique, ce n’est pas facile, un chemin au cours duquel il faut travailler, beaucoup, pour atteindre le moment de grâce où on a l’impression de ne plus travailler du tout :
»Éteindre mon cerveau pour laisser les chansons venir », décrit Marion, pour qui le processus a été compliqué mais salvateur. Les paroles arrivent à la fin : elle transforme les yaourts de ses versions de travail à la dernière minute, le casque sur les oreilles, plongée dans la musique, pour se laisser submerger par les émotions qu’elle retranscrit en prenant soin de transformer ses expériences personnelles en métaphores universelles.
Le résultat ? Requin Chagrin, en confiance, célèbre le mariage des guitares et des synthés, des batteries et des boîtes à rythmes, de ses fondamentaux et d’une envie d’évoluer. Marion Brunetto se réjouit de la dimension que ces nouvelles chansons prennent sur scène, où elle pousse le curseur encore plus loin. L’album est lumineux, traversé par la fougue de l’adolescence, plein d’une joie et d’une profondeur que seule la véritable liberté artistique peut générer.
Gravité vaincue,
Décollage réussi.